Des greffes de visage aux traces numériques

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Extraits du rapport d’avancement 2013

lundi 13 janvier 2014, par Anne Lefebvre

EXTRAITS DU RAPPORT D’AVANCEMENT – 2013

1. OBJECTIF

(…) Ce projet trouve son point d’ancrage dans un constat : le visage humain est, à l’époque la plus contemporaine, dans une relation entièrement nouvelle – et qui se doit d’être élucidée –, à la technique, pour autant que certaines des technologies apparues, en impliquent la fondamentale transformation. Ce constat vaut, précisément, qu’il s’agisse de penser l’intervention effective sur le visage qu’est la greffe de la face, de réfléchir aux nouvelles possibilités de numérisation du visage offertes par les logiciels de reconnaissance faciale ou les récents dispositifs de modélisation des expressions faciales à enjeu médical, comme d’interroger la manière dont nous pouvons ou non « faire visage » via des technologies numériques n’impliquant plus notre présence perceptive immédiate à l’autre.
Si ces technologies ne sont en rien réductibles les unes aux autres, elles ont en partage de mettre pareillement en question la compréhension que nous pouvions avoir jusqu’à présent du visage comme trace de l’homme. L’objectif de ce projet est de parvenir à élucider le fait que ces technologies semblent constituer toute à la fois un point de tension, pour ce qu’elles font apparaître le visage comme ce qui résiste le plus à toute intervention instrumentée, et l’ouverture de nouvelles possibilités de « faire visage », par-delà l’organe-même et en venant redéfinir la compréhension que nous pouvons avoir de notre humanité.
Le projet entend mettre à l’épreuve cette hypothèse générale d’un point de rencontre électif entre visage humain et technologie, sur un double plan. Il s’agit d’une part de s’appliquer à produire la théorie de cette situation, en mettant au travail les ressources que certains des membres du projet ont des philosophies de Lévinas ou de Simondon, des réflexions les plus contemporaines sur les pratiques numériques, des dispositifs de suppléances perceptives, etc. Cet apport théorique n’est pas seulement requis pour lui-même, devant autoriser chacun à porter un regard réflexif sur la réalité humaine en sa relation essentielle à des technologies qui évoluent, mais constitue un outil précieux pour le développement par d’autres membres du projet de leurs pratiques mêmes : le médecin ayant en charge une rééducation suite à la greffe, le chercheur désireux de produire un dispositif de communication affective à distance pour des aveugles, ou celui devant faire face aux données personnelles circulant sur le web. Corrélativement, cette théorie ne peut s’élaborer sans se mettre immédiatement à l’épreuve des divers terrains concernés, soit en portant attention à quelques champs concrets. C’est la raison pour laquelle, aux côtés d’une production théorique et conceptuelle, le projet veut assumer une dimension de terrain, et même expérimentale. Celle-ci s’affirme au sein d’au moins deux des trois chantiers que nous souhaitons ouvrir au terme de cette première année (…).

2. PERSPECTIVES

(…) Le travail effectué durant cette première année, a ouvert la perspective d’un prolongement du projet en direction de trois chantiers à forte consonance de terrain ou expérimentale à mener les prochains mois – trois chantiers qui n’assument pas moins tous l’interdisciplinarité fondamentalement inscrite au cœur de ce projet TTH.

⇨ Le premier chantier voudra repartir de l’expérience de la greffe de la face, telle qu’elle s’inscrit dans la perspective d’un soin porté (care). Si on reconnaît l’importance de la relation affective ou émotionnelle, ne se réduisant pas à la prise d’information cognitive ou pur échange d’information, pour la construction du sujet même, la greffe de « l’organe-face » suffit-elle à rendre un visage au patient ? Le soin apporté au patient ne doit-il pas dépasser le seul geste de greffe proprement dit, pour lui permettre de retrouver non un visage mais de multiples possibilités d’expression (plusieurs visages pourrait-on dire) ? Peut-on envisager dans cette même perspective de soin ou du care, de développer des dispositifs numériques pour « toucher » l’autre à distance comme dans le cas du dispositif Tactos (développé dans le groupe CRED de Costech) par où un sujet peut être affecté par autrui par-delà l’organe suivant un dispositif prothétique ? S’agissant de questionner la relation entre émotion, expression et technique, les enquêtes filmées de B. Olszewska, autant que l’analyse des techniques cinématographiques que réalise Evelyne Jardonnet, seront précieuses (…)

⇨ Le deuxième chantier voudra revenir sur la manière dont les technologies numériques s’appliquent elles-mêmes au visage pour tirer un enseignement à même ces pratiques technologiques. Il s’agira de prendre appui sur les travaux de modélisation numérique 3D du visage développés tant à l’UTC qu’à l’IFF par le biais en particulier de l’IRM (EQUIPEX FIGURES) dans des perspectives de traitements médicaux, chirurgicaux, de rééducation fonctionnelle. A partir de ce « savoir du visage » on tentera de produire une contre-partie du point de vue du sens pour les sujets, de la signification du « visage » - dans l’espoir que ce second savoir pourra avoir un effet en retour sur le premier (sur l’exemple du dialogue entre phénoménologie en première personne et neurologie mis en œuvre à la suite des travaux de F. Varela). Il s’agira aussi de mettre en œuvre une enquête qui prendra la forme d’une cartographie du Web prenant pour repère des termes clés liés à la défiguration du visage humain afin de faire apparaître des réseaux sociaux et culturels dans l’espace du Web (quelles communautés se constituent autour de la « défiguration » ? Quelles significations peut-on leur accorder ?). Il s’agira enfin de mettre à l’épreuve de manière scientifique les logiciels de reconnaissance faciale aujourd’hui disponibles – dont on sait les usages controversés.

⇨ Un troisième chantier entend réinterroger la trace numérique en sa relation avec la possibilité de penser un monde commun. Les technologies numériques semblent participer à la promotion des relations interindividuelles et des expositions de soi (blogs, réseaux sociaux, etc.), offrir la possibilité de maintenir des relations "en face à face" mais maîtrisées, sans les risques liés la spontanéité du présentiel ; on pourrait ainsi "choisir son visage", ce qu’on donne à voir, et maintenir la relation à l’autre en minimisant sa propre vulnérabilité. Mais elles offrent aussi des possibilités de traçage inédites (phénomène big brother). Ne font-elles qu’exposer les comportements individuels et les interactions à différents traitements algorithmiques (profilage) et économiques, ou peuvent-elles ouvrir positivement à la constitution de nouvelles formes de collectifs ? Lorsque j’interroge Google, le monde que me retourne le moteur de recherche n’est-il pas tout entier généré par les traces qu’ont laissé tous les utilisateurs d’Internet ? Ne peut-on penser, qu’au-delà d’un marquage individuel, la trace qui échappe, participe à la constitution d’un monde commun ?

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